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Recréer des liens dans l’entreprise à l’ère du nuage global (Le Contact – Influencia Janvier/Mars 2014)

Alors que le travail ne cesse de se dématérialiser et qu’on ne parle que de travailler mieux ou autrement en sortant de son bureau, comment redorer le blason de l’entreprise traditionnelle du tertiaire et de sa « vie de bureau » ?

Dans nos grandes villes européennes et sous l’effet de la métropolisation croissante des territoires, les entreprises concentrent et regroupent leurs immeubles et ce, malgré la délocalisation de certaines activités. En France, le résultat de cette densification conduit souvent à faire migrer les entreprises à l’extérieur des centres villes, grâce à un foncier moins cher. Mais « vendre » la banlieue à des salariés qui ont travaillé parfois des décennies dans un quartier animé avec ses magasins, ses cafés et son métro à proximité tient toujours du casse-tête pour les manageurs du changement et autres directions de l’immobilier et des RH.

DES LIEUX DE RENCONTRE ET D’ANIMATION

Car « la vie, c’est la ville », disent en cœur, ceux que l’on interroge* : le shopping, le pot du soir entre collègues, le teinturier ou la baguette achetée sur le chemin du retour… Pour preuve, dans ce monde de plus en plus atomisé, les grandes entreprises essayent de séduire leurs salariés en intégrant des conciergeries, des « coffee shops », des salles de repos, des banques ou petits commerces en pied d’immeuble pour compenser le vide de la non-ville alentour. Mais s’agit-il vraiment de cela ? D’après nos récentes études**, ces services de proximité sont déjà des acquis, a minima, des « conveniences », rien de plus. Car le commerce n’est pas tout. Les principales demandes portent sur le vrai contact, les rencontres, les échanges, les loisirs et l’expression des talents. Ainsi, dans certaines technopoles les plus éloignées des centre villes, on a pu observer que les demandes les plus pressantes à l’égard de la direction concernaient des lieux de rencontres, y compris des « afters » pour âmes esseulées et des animations musicales. Pas des infrastructures nouvelles. De quoi faire réfléchir les investisseurs, prêts à bâtir des centres de co-working et autres salles de sport…

QUAND LA VILLE ENTRE DANS L’ENTREPRISE

Mais c’est finalement plus l’esprit que le lieu qui doit inspirer les aménageurs : désormais, le lien fait plus le lieu que l’inverse ! Pour preuve, sur le Techn’hom de Belfort (ville où a lieu chaque année le festival international les Eurockéennes) il a spécifiquement été demandé par des managers et des salariés d’apporter l’esprit Rock dans l’entreprise ; désormais, un véritable festival d’hier, GenericQ, festival des tumultes musicaux en villes, joue la proximité avec plusieurs villes et entreprises de la région. Autre exemple, à Saint Denis, où de très grosses entreprises ont récemment transféré leurs sièges (SNCF et SFR entre autres), notre étude** nous a permis d’identifier que des liens spontanés s’étaient créés entre des salariés d’entreprises différentes pour organiser des matches de foot, des rencontres culturelles et que la ville devenait partie prenante dans la recherche de nouvelles activités. Elle a en effet tout intérêt à se rapprocher des entreprises qui lui apportent de nouveaux usagers, qui sont à la fois citoyens et consommateurs.

COMMENT CRÉER DU CONTACT DANS LES LIEUX DE TRAVAIL DÉMATÉRIALISÉS

Depuis quelques années, la nouvelle offre informatique du Cloud Computing, qui vise à inciter les entreprises à se délester de leurs propres serveurs au profit de megaserveurs externalisés, contribue à faire bouger encore plus loin les lignes imaginaires et réelles des lieux de travail. Nuage dépourvu de repères géographiques, zone de passage dans lequel on vient chercher puis déposer des informations au moyen de codes d’accès, le « cloud » va-t-il remplacer le bureau, voire l’entreprise ? Si est le seul lieu vers lequel les collaborateurs convergent, quid du lien qui les unit entre eux et avec leur entreprise ?… Le COO de Mazarine, un des managers interrogés dans notre étude sur la vie de bureau en Ile de France **, disait : « on ne se lève même plus pour parler à son collaborateur à 1 mètre, on lui envoie un mail, c’est dire si le contact physique fait défaut ! ». Pour tenter de compenser cette dématérialisation croissante, cette agence de communication a récemment décidé d’accueillir des artistes pour détourner ses bureaux. Claude Lévêque a ainsi posé des phrases lumineuses sur les murs de l’agence, donnant un sens très particulier à chaque zone : « je suis venu ici pour me cacher » à l’accueil ou « j’ai peur » à la Création… Une soirée clients a été organisée pendant la nuit blanche avec un parcours spécifique pendant la Fiac 2013, autre façon de recréer le contact avec des publics fort différents.

Au total, force est de constater qu’aujourd’hui, lorsqu’on travaille sur un campus en banlieue, dans une technopole régionale ou dans un immeuble haussmannien du centre de Paris, l’enjeu du bien-être au travail, c’est la capacité à créer du lien entre des êtres qui en manquent et qui l’expriment, parfois dans le défoulement le plus débridé: les lunch beats, grandes « booms » organisées à l’heure du déjeuner par quelques entreprises pionnières, sur le modèle new yorkais ou berlinois, rencontrent de plus en plus de succès en France. Travailler, vivre en entreprise, c’est aussi habiter au sens étymologique du terme, incarner des lieux, investir des espaces et recréer la vie, pour le meilleur et non le pire.

* Etude qualitative et prospective sur la satisfaction et la fidélisation des entreprises installées sur Techn’hom, 2013. ** La carte et le territoire de la vie de bureau en Ile de France, UBTrends/CBRE, décembre 2013

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