Le Blog

 

A propos des rythmes et des temps de la ville…

« Sale temps pour prendre le temps ? », conférence – débat organisée à l’occasion des rendez-vous de la Fabrique métropolitaine de la communauté d’agglomération Grenoble-Alpes Métropole  le mercredi 9 octobre 2013 au Couvent Sainte-Cécile à Grenoble

La variété des approches du temps urbain présentées durant cet après midi de discussions témoigne de l’importance de cette problématique, pourtant encore sous estimée par la plupart des collectivités françaises. Or dans son introduction, Philipe Loppé, Adjoint au maire d’Eybens, conseiller délégué Metro aux relations extérieures et à la participation citoyenne, a justement souligné que la représentation même des territoires pouvait être revue en fonction des temps et des déplacements. Poser la question du temps dans la ville pose en effet simultanément celle des temps de vie, de production, de repos, de loisirs et celle des plages « hors temps », comme la nuit… ou le dimanche. Car quelle ville dort aujourd’hui complètement la nuit ou le dimanche?

Aucune. Se pose donc nécessairement pour toutes la question du service public : horaires, organisations territoriales, et nature de la présence territoriale le dimanche. Autant d’épineuses questions qui sont aujourd’hui rattrapées par l’actualité nationale des rythmes scolaires et des ouvertures dominicales.

Le temps est donc devenu une clé de lecture indispensable pour une ville.

Luc Gwiazdzinski, géographe à l’Institut de Géographie Alpine et chercheur au laboratoire PACTE à Grenoble, qui a animé la totalité de la conférence, affirme que la difficulté rencontrée vient du fait que la compétence du temps est celle de tout le monde et personne à la fois. Il faut donc l’envisager dans son rapport au sensible, à la qualité de vie perçue pour évaluer qualitativement ses enjeux.

Pour donner quelques témoignages concrets et exemplaires, trois experts furent invités à partager leur expérience : David Asséo, délégué aux transports de la République et canton du Jura en Suisse, Roberto Zedda, urbaniste à l’Instituto Politecnico de Milan en Italie et Chrystelle Amblard, chargée de mission « Temps et Territoires » à Montpellier Agglomération. Trois approches très différentes et complémentaires du temps en ville.

Pour David Asseo, la fréquence et l’amplitude des temps urbains ne se régulent pas seulement à l’aune de « l’électronique », qui tend vers une standardisation mécaniste et abstraite des horaires, mais à l’observation minutieuse des usages des transports y compris le week-end et la nuit, car selon lui, c’est l’exceptionnel qui détermine l’habitude et non l’inverse. C’est parce qu’on sort plus le soir qu’on a besoin de transports de nuit et si on en a, on augmente encore ses possibilités de sortie ! L’amplitude de l’offre de transports globale est donc centrale. David Asséo rapporte que 13 lignes de train cadencées ont été créées « comme un RER » à l’échelle du petit pays. Résultats : en 10 ans la Suisse est passée de 20,3 millions de passagers/km à 29 millions. Et puis les habitudes finissent aussi par évoluer considérablement : la voiture n’est plus aussi dominante chez les jeunes… En 1994, 70% de jeunes suisses avaient leur permis et seulement 58% le passent aujourd’hui, ce qui contribue à augmenter le pourcentage d’abonnés aux transports collectifs ! Une facilité d’accès à la multi modalité qui est également d’autant plus simple qu’une gestion commune de la facturation de tous les systèmes de transports a été mise en place. En Suisse on reçoit une facture de mobilité qui rassemble tous les modes de déplacement : de la voiture en partage jusqu’au train (y compris le téléphérique et le bateau). Une coordination qui est devenue possible par la création d’une autorité compétente transverse… Un schéma difficilement imaginable en France pour l’instant.

Roberto Zedda, quant à lui, a donné une approche plus socio historique des politiques du temps de la ville. L’Italie est en effet selon lui un pays pionnier dans l’approche temporelle car dès les années 80, ce sont les femmes qui ont posé de façon assez radicale et contestataire le problème de la conciliation du temps familial et du temps de travail, en dénonçant l’inadaptation du service public dans ce sens. Or il n’y a pas d’autorité transversale en Italie, même si les maires italiens ont lancé leurs politiques du temps dès les années 90. Il plaide par conséquent pour les pactes de mobilité, qui s’appuient sur la conciliation des temps de vie des citoyens en fonction de leurs intérêts différents sur tel ou tel territoire. Il s’agit bien en effet de concilier des « intérêts subjectifs » et pas seulement d’augmenter le nombre de bus. Qui va prendre le service du dimanche ? On retrouve les mêmes questions relatives à l’organisation des services publics et à son articulation avec le privé qu’en France. Un travail collectif est encore à élaborer entre les administrations (qui peuvent prendre en charge les projets transversaux comme le temps), les citoyens (qui incarnent les usages) et les entreprises (qui produisent de l’emploi et financent certains services).

Le cas de Montpellier est encore différent. Avec ses 55 000 étudiants, c’est la seconde ville universitaire de France après Poitiers en considérant la proportion d’étudiants à la population totale (21 %). Et aujourd’hui, l’agglomération est saturée par ces milliers d’étudiants qui vont à l’université à la même heure. D’où l’idée, rapportée par Chrystelle Amblard, de décaler les temps entre les trois facultés afin de diminuer les flux par deux. Le champ stratégique de la mission « Temps et territoires » est donc bien la coordination horaire. En effet, la question des temps libres a été multipliée par quatre en seulement deux générations en France et avec l’évolution des temps sociaux, étudier et connaître les usages et pratiques urbains est devenu plus qu’indispensable pour proposer les « bonnes » offres publiques. A chaque fois qu’à Montpellier le fonctionnement de l’équipement a été optimisé, c’est toujours grâce à une coordination parallèle des horaires d’ouverture. Chrystelle Amblard cite l’exemple des douze piscines de l’agglomération, qui avec leur système de roulement concerté, permettent d’avoir toujours une piscine ouverte le soir ou le dimanche. L’arbitrage entre les différents publics (scolaires, clubs..) a été forcément nécessaire pour arriver à ce résultat. La condition du succès des aménagements temporels repose donc selon elle sur un triptyque usager, salarié et fonctionnement de l’équipement public. Mobilité, aménagement du temps travail, ouverture des commerces sont donc les chantiers indissociables qui seront élaborés dans le cadre de sa mission jusqu’en 2015.

Ces témoignages ont permis de vérifier à plusieurs échelles que la problématique du temps soulève plus que jamais la mise en place de systèmes transversaux qui doivent être pensés de manière globale, à la fois en amont et en aval des politiques territoriales. Il y a fort à parier que les schémas directeurs « temps et territoires » en France et en Europe passeront par la création d’écosystèmes intelligents et sensibles, à l’écoute des intérêts temporels de chacun.

Adeline Attia, 23 octobre 2013

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *