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La ville en archipel: la synthèse

La Ville en Archipel : Cohabitations, Mobilités, Partages – le 28 juin 2012

Le titre de cette conférence, la ville en archipel, invite à réfléchir sur sa représentation formelle : ensemble d’iles entourées d’eau, pleins et déliés appelant le lien, les juxtapositions, les interstices. L’Archipel comme métaphore de la ville faite du proche et du lointain, du familier et de l’exotique… Et puis dans ville, il y a « Vie » et « île », exactement comme dans les îles reliées d’un archipel.

La ville en archipel est donc une appréhension de la ville conçue comme une centralité « éphémère », forcée de se redéfinir progressivement, au gré des mutations apportées par l’évolution des modes de travail, d’habitat et de relation entre ses habitants.

L’objectif de cette conférence était donc de restituer, à l’aide des témoignages d’experts issus des milieux les plus divers, des expériences concrètes de cohabitations au travail, de situations de mobilités et de partage nouveaux, initiés en ville et par la ville.

A propos des alter lieux…

juin 2012 Urbantrends-52_redimensionnerAlors que la maison et les espaces de vie sont communément appelés les « premiers-lieux » par les sociologues, les « second-lieux » désignent les places de travail où les individus passent le plus clair de leur temps. Les « tiers-lieux » représentent pour leur part des points d’ancrage de la vie communautaire qui permettent d’entretenir la sociabilité urbaine. Mais pourquoi nommer des lieux aussi prometteurs et riches d’imaginaire à la troisième place en les désignant de « tiers »?

L’altérité est ce qui nous intéresse ici et nous préférons donc qualifier par le vocable d’“alter-lieux” ces espaces de communautés éphémères régis par des temporalités et des usages différents.

Cohabiter

« How do we want to live and work ? « Comment voulons-nous vivre et travailler ? » Telle est la question que se posent Christoph Fahle et Eric Van den Broek, créateurs respectifs du Betahaus à Berlin et de La Mutinerie à Paris en arrivant sur le marché du travail. Pourquoi n’y aurait-il que des choix radicaux à faire entre travailler dans une grande entreprise dans des bureaux étriqués ou seul à la maison ?

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Créer des espaces de vie où l’on peut à la fois faire des rencontres, discuter, travailler et prendre un café était l’objectif de ces jeunes entrepreneurs. «  Pourquoi devrais-je passer ma vie à travailler dans une ambiance qui ne me convient pas ? On aime travailler dans un café avec une bonne ambiance. C’est pourquoi nous avons crée Betahaus, pour prendre notre destin en main !  » s’amuse à dire Christoph Fahle. La première raison qui pousse à s’orienter vers le co-working c’est d’avoir des gens (des « semblables ») autour de soi. Effectivement, pour certains métiers,  le simple fait d’avoir un bureau n’apporte rien, il faut créer du lien, du contact, sinon, on s’enferme dans la solitude.

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Or comme le dit Eric Van den Broek , on n’est plus obligé aujourd’hui d’arbitrer entre une solution « solitude = liberté » et « cadre social structurant mais pas de liberté ». L’enjeu est bien celui du « comment » on fait pour concilier liberté et cadre social riche afin de continuer à être créatif. Eric Van Den Broek va même jusqu’à suggérer une nouvelle pyramide de Maslow des besoins sur le lieu de travail en co-working: au stade 1, le bureau et le wi-fi, pour la sécurité (la base) ; au stade 2, le café, le blog, pour le climat de confiance et le « pacte social » ; au stade 3, les événements communautaires pour le sentiment d’appartenance ; au stade 4, le rôle actif de la communauté ; au stade 5, le partage d’une vision, une collaboration effective.

Aujourd’hui, bien qu’à ses débuts, le co-working représente 2000 espaces dans le monde, et cette tendance à la socialisation et l’entraide dans un lieu commun a doublé chaque année depuis 4 ans. Mais le fait le plus marquant est sans doute que ce phénomène, conçu au départ comme une solution très locale devient aussi un moyen de plus en plus global de partager les savoirs et les événements. « Being able to work together at a global level is the real issue for co workers » insiste Christoph Fahle, qui souligne aussi au passage que gérer des centres de co-working n’est pas un hobby mais un véritable business…

Laurent Lehmann, Directeur Général Adjoint Marketing et Communication du groupe immobilier de bureau CBRE, suit cette tendance de très près et c’est un businessman. Selon lui, ces expériences de travail alternatives sont le propre de la ville car elle produit un environnement où l’unité de lieu et de fonction éclate. « Dans les cas montrés, on va choisir son bureau parce que les gens qu’on va y rencontrer sont intéressants. Quand on est dans un bâtiment de 800 personnes comme le nôtre, ça laisse rêveur… ».

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Une tendance lourde qui va s’intensifier encore dans les prochaines années, avec une deuxième tendance, qui est celle de la porosité du lieu de travail. Laurent Lehmann parie que les entreprises vont de plus en plus se questionner sur la possibilité d’ouvrir leurs murs à des tiers : « on va y retrouver cette notion de communauté où l’intelligence partagée, la possibilité de travailler en projet  va changer le mode de travail (…) Dans le travail traditionnel, c’est le management vertical qui donne l’énergie. Là, c’est plutôt la communauté… »

Un constat qui échappe pourtant encore aux principaux acteurs de l’industrie de l’immobilier de bureau. Avec 53 millions de m2 de bureaux « traditionnels », ils ne vont pas « abdiquer du jour au lendemain », même si à peine 80% des surfaces sont réellement occupées du fait du nomadisme, du télétravail et de la réduction globale du temps de travail en France.

Se mouvoir en ville

Au cœur des pulsations de la ville, les individus naviguent au gré de leurs besoins et devoirs sans parfois avoir le choix du chemin à emprunter ou du rythme pour se déplacer. Ils sont tributaires des « infrastructures ».

juin 2012 Urbantrends-77_redimensionnerAinsi, la gare, censée être un espace adapté à la mobilité, s’est aujourd’hui arrêtée sur la « fixation » des voyageurs en se transformant en centre commercial. « La gare est obligée de rentabiliser ses nouveaux espaces commerciaux en gérant au mieux le flux de voyageurs, le but étant de les empêcher de sortir de la gare, comme à la Gare du Nord » dit Philippe Gargov, géographe et créateur du Pop Up Urbain. « En France, on rentabilise le temps de transit du voyageur »

Un paradoxe qui a également frappé et inspiré Silvio d’Ascia, architecte des nouvelles gares de Turin et de Naples. Considérant que les gares ont le potentiel de devenir des « plug-in » d’un territoire par rapport à une ville, il œuvre pour leur transformation en lieux référents de la multi modalité.

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En créant des espaces aux volumes ouverts, il entend ainsi réhabiliter la gare comme un véritable espace public où « on peut faire des réunions, des rencontres, et même des salles de conférence ». Il estime ainsi que ses projets auront complètement réussi quand on y ira à la gare « même si on a pas besoin de prendre le train ».

Son travail sur la gare de Naples est à ce titre exemplaire : à partir de la réhabilitation d’une ancienne gare et d’un couvent abandonné, il a réussi à créer un espace polyvalent en plein cœur de la cité historique, qui met en relation le passé et le futur de la ville tout entière.

A propos de la gestion « forcée »  des flux en gare, Philippe Gargov souligne un autre paradoxe, qui se superpose au premier:  l’interdiction de la pause volontaire. En effet, si le flux est roi, c’est aussi au détriment de la liberté de se « poser » où l’on veut et quand on veut. Ici des faux bancs ne permettant plus aux passants de s’asseoir (ni aux clochards de dormir), là des pictogrammes de Mac Do sont convertis en unités de temps d’attente…

Mais au-delà des flux de piétons, comment circuler en ville lorsqu’on est automobiliste ? Constatant que la pollution en milieu urbain était incontrôlée et que les voitures prenaient trop de place, la ville de Paris a lancé en 2010 un appel d’offre pour proposer un service de voitures électriques en partage. Le groupe Bolloré, utilisant ses travaux précédents sur le stockage d’énergie, remporte l’appel d’offre avec Autolib’, en partant du principe que le modèle actuel de la mobilité était à bout de souffle, n’ayant évolué ni dans ses formes, ni dans ses motorisations, ni dans ses modes d’accès depuis bien longtemps. L’enjeu consistait donc à mettre en place une politique de mobilité plus durable en proposant aux usagers des modes de transports alternatifs et écologiques axés non plus sur une logique de possession mais une logique d’usage. Les expérimentations en cours dans l’île de France nous diront fin 2012 si les usagers urbains sont convaincus.

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Partages 

C’est en suivant ce même crédo autour de la logique d’usage que Citroën lance cette année Multicity, son site facilitateur de déplacement, qui se focalise sur le co-voiturage et l’auto-partage : « c’est une vraie réponse au coût d’accès du véhicule et il y a peut être un nouvel imaginaire à recréer autour de la voiture : partager, faire essayer et rendre service » annonce Sylvaine Maury, Responsable Innovation Marketing et Services chez Citroën.

En effet, permettre aux propriétaires de Citroën de partager leur voiture ouvre non seulement une nouvelle relation à la marque mais permet aussi de voir évoluer les comportements, et d’avoir une politique incitative permettant de faire décoller les nouveaux usages dans le temps… voire d’identifier et de séduire de nouvelles clientèles.

Un imaginaire auquel Mappy souhaiterait également s’associer en offrant à ses utilisateurs un nouveau concept centré sur l’expérience : Urban Dive. En offrant la possibilité à l’internaute de savoir ce qu’il se passe dans le quartier où il va se rendre, Mappy aide à redécouvrir la vie locale. « Notre pari c’est de passer d’un simple outil d’itinéraire à un outil de découverte et de déplacement » nous dit Michèle Brual, directrice commerciale et partenariats Mappy. Le bénéfice de ce service est d’ailleurs assez proche de celui d’une conciergerie privée : avoir un assistant qui aiderait à se projeter dans un lieu, un quartier, une ville, une région en recommandant exactement ce dont on aurait besoin, en plongeant parfois à l’intérieur même des bâtiments. Ainsi, lors de l’expo Monumenta au Grand Palais à Paris en 2011, Urban Dive permettait de faire une visite virtuelle de l’exposition. Une façon concrète et ludique de déclencher l’envie pour inciter les gens à se déplacer dans la ville.

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Pour autant, force est de constater que quels que soient les services proposés, on continue le plus souvent à « objectiver » et visualiser la ville de jour. Comme si le monde de la nuit était une sorte de 3e dimension accessible seulement pour les festifs, les marginaux ou les errants. Radia Daoud, qui est géographe, propose une lecture différente de la ville la nuit, à travers ce qu’elle nomme les « bonheurs de l’interstice », dans l’entre-deux du jour et de la nuit, lorsqu’on prend conscience des coulisses de la ville, quand les rues sont nettoyées, les boulangers sont prêts, au moment de la relève des infirmiers, des taxis, les sorties de boîtes de nuit… , « la vie urbaine bat une mesure le jour et une autre la nuit. Au petit matin elle s’enclenche et en fin de journée elle s’accélère » Pour comprendre ce qui se joue vraiment, il faudrait réaliser de vraies expériences de « traversées de nuits », pour que des collectivités, des politiques, des commerçants et des artistes travaillent ensemble à l’élaboration de projets de services égalitaires jour et nuit, à l’instar des initiatives déjà menées à Amsterdam sur les mairies de nuit…

Si les villes françaises ont du mal à s’adapter aux différents rythmes de ses habitants, Berlin, elle, a bien compris comment gérer ce paradigme. Berlin vit en Open Source, en libre accès : « tout est possible, tout n’est pas interdit comme à  Paris. La liberté s’arrête au coup de fil du voisin »témoigne Virginie Gailing, qui vit et exerce son métier de designer stratégique à Berlin.

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Le modèle de l’Open Source vient de l’informatique : on met en commun un code source que tout le monde peut prendre, en libre accès et on ouvre ses dossiers, on se met à partager, à discuter. Berlin est une ville accessible qui invite les individus à participer à son évolution, à sa créativité : « la ville évolue en mode participatif et dépend de sa propre dynamique, elle est en DIY (Do It Yourself), on co-cuisine, on co-transporte, on co-lit, on co-possède… On partage tout simplement et tout ça dans une optique éphémère : la ville n’est pas achevée te ne le sera probablement jamais ». Cette logique éphémère est elle même utilisée par les pouvoirs publics, qui permettant à celui qui le demande d’utiliser un terrain vide en attendant le début d’une construction au moyen d’un bail pour une durée pré-définie. Un pragmatisme encore impensable dans nos villes patrimoniales françaises, où l’espace public et l’espace privé sont encore dans un dialogue de sourds.

L’inachèvement de la ville devient donc une source d’inspiration majeure pour les créatifs et quand une mairie le comprend, elle peut aussi devenir partie prenante des projets, comme lorsqu’elle décide d’accorder des contrats temporaires pour occuper ou animer un lieu à l’abandon. Virginie Gailing cite l’exemple d’une piscine devenue espace culturel ou celui de l’aménagement d’une pelouse pour visiter un chantier après le rasage d’un bâtiment amianté…

Cohabitations, mobilités et partages : trois mots pour tenter d’encadrer une réalité multiple, celle de l’ouverture de la ville à des temporalités diverses, celle de la réconciliation attendue et indispensable entre ses facettes apparemment contradictoires, à la jonction subtile du mouvement et de la pause, du travail et de la liberté, du privé et du public, de l’intime et du collectif, du jour et de la nuit.

Une invitation à concevoir aussi les villes en permettant les rencontres de l’intelligence et du hasard. Un peu de « Serendipity » dans notre monde de brutes ?

Suite à l’amorce du débat sur le vide dans la ville initiée pendant l’après midi du 28, Virginie Gailing a élaboré ce schéma visuel. Nous vous invitons à le compléter via le lien suivant, en utilisant simplement la fonction « modifier » en haut à droite. Et n’oubliez pas de signer vos contributions. Merci.

https://cacoo.com/diagrams/B376QvfOOCI67ha7

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